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Harmonie Nautique de Genève

Orchestre d’instruments à vent

L’Harmonie Nautique en 2023 (140e anniversaire). Photo: David Wagnières.

L'Harmonie Nautique est un orchestre d'instruments à vent fondé le 9 mars 1883 à Genève par Daniel Fitzgerald Packenham Barton, riche citoyen anglais, qui deviendra par la suite consul de Grande-Bretagne à Genève, et par Louis Bonade, clarinettiste et chef d'orchestre démissionnaire de la Landwehr.

L'Harmonie Nautique est en effet issue d'une scission avec le corps de musique de la Landwehr, dont le statut militaire ne lui permet pas d'accepter les instruments de musique récents et de bonne qualité que Barton, citoyen étranger, souhaite lui offrir. L'Harmonie Nautique est donc en partie créée pour recevoir ce don, mais aussi pour jouer d'autres pièces que le répertoire de la Landwehr, constitué essentiellement de marches militaires. D'ailleurs, l'Harmonie Nautique se distingue des autres sociétés de musique par le fait qu'elle ne défile pas.

Le nom de «Nautique» trouve son origine dans la Société Nautique de Genève, dont Barton est l'un des co-fondateurs, et qui devient la marraine de l'harmonie lors de sa fondation.

À l'origine, l'orchestre est formé de musiciens amateurs, dont la plupart a été «démissionnée» de la Landwehr par le Département militaire fédéral pour avoir protesté contre le renvoi de Louis Bonade de la direction de la fanfare militaire. Les musiciens du nouvel ensemble sont issus grande en majorité du milieu ouvrier. Ils sont encadrés par des professionnels qui assurent aussi la formation de la relève.

A ses débuts, l'Harmonie Nautique donne des concerts caritatifs pour un large public, mais anime aussi les temps morts entre les régates internationales organisées par la Société Nautique. Elle répond ainsi à l'article 3 de ses statuts qui prévoit que «[l]a Société l'Harmonie nautique de Genève a pour but de développer le goût de la musique d'harmonie.»

L'essentiel des frais de fonctionnement est couvert par des dons de Daniel Barton, qui finance également les voyages de la société. Elle bénéficie aussi du réseau d'amitiés musicales de son mécène avec notamment une répétition en 1889 de l'Ouverture de 1812 de Tchaïkovski en présence du compositeur, qui annote la partition de direction. En 1888, le journaliste et homme politique genevois écrit les paroles d'un Hymne à la Nautique. Le 18 décembre 1890, l'harmonie se produit avec le pianiste Ignace Paderewski. Toujours en 1890, mais le 12 avril, l'Harmonie Nautique se déplace à Aix-les-Bains pour donner un concert en l'honneur de la reine Victoria du Royaume-Uni qui y séjourne.

A l'origine du Victoria Hall

En quelques années, l'harmonie, qui est passée de 35 à un peu plus de 90 exécutants, se trouve à l'étroit dans sa salle de répétition de l'immeuble des «Amis de l'Instruction» à la rue Bartholoni. Barton lance alors un défi à Bonade: si «son» Harmonie Nautique interprète la 6e symphonie de Beethoven, qu'il affectionne particulièrement, il lui construira une salle de répétition dans le bâtiment qu'il envisage d'ériger pour combler la pénurie de salles de concert à Genève. Le pari est relevé et Barton tient parole en finançant la construction du Victoria Hall entre 1891 et 1894. L'Harmonie Nautique est présente lors de la pose de la première pierre et conserve le marteau et la truelle d'argent utilisés lors de cette cérémonie. Elle donne ensuite le concert inaugural en interprétant notamment la 3e symphonie pour orgue et orchestre composée et dirigée pour l'occasion par Charles-Marie Widor, avec Otto Barblan aux grands orgues du Victoria Hall.

Le 24 juin 1904, Daniel Barton cède le Victoria Hall à la Ville de Genève en échange d'une subvention annuelle à l'Harmonie Nautique, d'un montant de 12'000 francs, pendant vingt ans. Il met ainsi la société qu'il a créée à l'abri du besoin jusqu'en 1924.

Rythme de croisière

En 1907, l'Harmonie perd son fondateur Daniel Barton, puis en 1908 c'est son directeur Louis Bonade, qui décède. Auguste Pieyre, professeur et sous-directeur, reprend la direction de la société. A son décès en 1918, il est remplacé par Gustave Gabelles, puis Pierre Santandrea, clarinette solo à l'Orchestre de la Suisse Romande (OSR), lui succède en 1935.

Outre les concerts donnés à Genève, l'Harmonie Nautique voyage en Europe: Italie, France, Belgique, Autriche et même Hongrie. Cela constitue des expériences mémorables pour des musiciens issus du monde artisanal ou salarié, lesquels ne connaissent alors pas les vacances.

Le 11 juin 1915, eu égard aux liens d'amitié qui unissent l'Harmonie Nautique à la Ville de Genève, celle-ci lui accorde le titre d'Harmonie municipale.

Parmi ses prestations remarquables, on peut citer tout le service orchestral de la 58e Fête fédérale de gymnastique en 1926 ou la fête romande de musique avec chœurs de 1930 sous la direction de Frank Martin et Otto Barblan. En 1933, le concert du 50e anniversaire est radiodiffusé. L'année suivante, en 1934, l'Harmonie Nautique se déplace en Autriche et en Hongrie, avec un concert donné dans la Salle du Musikverein de Vienne. Le 11 avril de cette même année, l'orchestre se produit avec une jeune violoniste prodige de 14 ans, Ginette Neveu.

La période de la Deuxième Guerre mondiale

Au début de la Deuxième Guerre mondiale, l'Harmonie Nautique interprète Finlandia de Sibelius en solidarité avec le peuple finlandais. Les périodes de mobilisation des musiciens créent des difficultés pour monter les concerts. En 1942, l'Harmonie Nautique est néanmoins présente lors d'un concert au Grand-Théâtre à l'occasion des fêtes du bimillénaire de Genève devant le général Guisan et le président de la Confédération. Plus tard dans l'année, l'harmonie joue avec la pianiste Marie Panthès. En 1944, alors que la guerre fait encore rage, l'orchestre traverse la frontière pour donner à Annecy et à Lyon des concerts de bienfaisance.

Au milieu de la guerre, en 1941, la société vit une petite révolution avec l'arrivée de sa première musicienne, Denise Mégevand, harpiste. Par la suite, d'autres registres se féminisent: percussion, flûtes, saxophone, hautbois, clarinettes, trompettes et cor, pour arriver à une représentation pratiquement paritaire au tournant du millénaire.

Les années d'après-guerre

En 1948, l'Harmonie Nautique se rend à Belfort où elle joue devant Vincent Auriol, président de la République française, sous une pluie battante, digne du nom de l'harmonie. Les années 1948 et 1949 sont marquées par la tenue à Genève de deux sessions du Congrès pour la Normalisation de la Musique, à l'initiative d'Arthur Prévost, directeur de l'harmonie, et sous le patronage de l'UNESCO. Le but est d'élaborer un statut international unifié des harmonies et fanfares. A cette occasion, l'Harmonie Nautique donne deux concerts au Victoria Hall sous la baguette partagée de chefs prestigieux comme François-Julien Brun, chef de la Musique de la Garde Républicaine, le maestro Fantini de la Musique des Carabiniers, Owen W. Geary de la Musique de l'Artillerie de la Garde Royale de Londres ou encore Manuel Lopez Varela de la Banda Municipale de Madrid.

Après avoir été dirigée pendant quatre ans par Arthur Prévost, Robert Gugolz, clarinettiste solo de l'OSR, est engagé en 1950. Il reste en fonction pendant 28 ans.

En 1951, l'Harmonie Nautique, qui compte alors 107 membres, remporte le premier prix du Trophée de San Remo pour musiques suisses.

Les événements de mai 1968 portent un coup à l'assiduité et à l'engagement fidèle des membres de la société qui passe en quelques années de plus de 100 à environ 70 musiciennes et musiciens. En 1973, n'étant pas sûre d'arriver à ses 100 ans, le comité décide de fêter dignement le 90e anniversaire de la société. Le concert est donné au Grand-Théâtre, à guichets fermés, avec notamment Les Préludes de Liszt, la marche et le chœur de Tannhäuser de Wagner et Nabucco de Verdi.

Peu après ce concert, l'Harmonie Nautique est contrainte de quitter le Victoria Hall en raison de travaux de transformation. Elle prend possession de ses nouveaux locaux dans l'école Hugo-de-Senger, nommée d'après un compositeur et chef d'orchestre établi à Genève et qui a eu l'occasion de jouer avec l'Harmonie Nautique, à ses débuts.

Lors du concert d'adieu de Robert Gugolz en 1978, François Courvoisier, violoncelliste solo de l'OSR, interprète le concerto en la mineur de Saint-Saëns et l'orchestre joue le mouvement final de la 5e symphonie de Chostakovitch. Le nouveau directeur de l'harmonie, Daniel Varetz, est violoniste de formation. Il programme de nombreuses pièces du répertoire romantique jusqu'à son départ en 1996.

Centième anniversaire et créations originales

Déjouant les prédictions, l'année 1983 marque le concert du centenaire de l'Harmonie Nautique avec au programme l'ouverture de Rienzi, le Siegfried-Idyll, la marche de Tannhäuser de Wagner et chœurs d'opéra célèbres de Verdi, des pièces également interprétées par l'harmonie dans ses premières années.

Entre 1988 et 1993 et dans la perspective de son 110e anniversaire, la Ville de Genève offre à l'Harmonie Nautique trois compositions originales qui seront créées en premières mondiales au Victoria Hall: Caraïbes d'Oswald Russell en 1988, D'un soleil à l'autre de Boris Mersson en 1989 et enfin le concerto pour orgue et orchestre de Lionel Rogg en 1993.

En 1995, l'Harmonie Nautique organise la première Fête cantonale des musiques genevoises, qui se termine par une deuxième place en catégorie «Excellence» et par un déficit financier conséquent, qui remet presque en jeu l'existence de la société.

Epoque actuelle

En 1996, l'Harmonie Nautique compte à peine quarante membres. Elle engage un nouveau directeur, Eric Haegi, flûtiste formé à Rome. Spécialiste de la transcription pour orchestre d'harmonie, il réalise des adaptations sur mesure pour l'ensemble et de nouveaux membres rejoignent l'orchestre qui retrouve un effectif d'une soixantaine de musiciennes et musiciens.

En 1999, l'Harmonie Nautique se produit à l'ambassade suisse à Rome devant le Conseiller fédéral Arnold Koller. Elle fait des tournées musicales en Allemagne, en Écosse, en Italie, en Suisse et en France. En 2017, elle a interprété en première mondiale Prometheus Icebound du compositeur écossais Joe Stollery.

Lors de ses concerts bi-annuels au Victoria Hall, elle invite des solistes comme Estelle Revaz (violoncelle), Christophe Sturzenegger (piano), Julie Fortier (piano), Thomas Rüedi (euphonium), le Marcus Roberts trio (Marcus Roberts, piano, Jason Marsalis, percussion, Rodney Jordan, contrebasse), François Killian (piano), Irina Shkurindina (piano), Ayke Agus (piano et violon), Diego Innocenzi (orgue), Matteo de Luca (trombone) ou l'ensemble vocal Musikairos. Elle met aussi en valeur la qualité de ses musiciennes et musiciens qui se produisent aussi comme solistes.

Sa programmation va des compositeurs romantiques allemands, russes et italiens du XIXe siècle, jusqu'à la période contemporaine avec des pièces de Gershwin, Bernstein, Morricone ou Rota. Avec le temps, le répertoire se diversifie en ajoutant aux pièces éclatantes de Wagner, Berlioz, Verdi ou Liszt des œuvres plus ardues, comme les Dionysiaques de Florent Schmitt, le 3e mouvement de la 4e symphonie de Gustav Mahler ou Prayer d'Ernest Bloch. L'harmonie délaisse aussi des compositeurs qui ont été populaires à une époque, mais qui sont tombés un peu dans l'oubli, comme Hyacinthe Klosé, Louis Clapisson, Henri Carré ou Constantin Handloser. Les marches militaires quittent aussi le répertoire au profit des valses, polkas et musiques de films.

Les registres gagnent en finesse avec la réduction des effectifs qui passent de plus de 110 membres en 1944 à 60 aujourd'hui (2025). On assiste à un rééquilibrage entre les clarinettes, moins omniprésentes, au profit des cuivres, saxophones, hautbois, bassons et flûtes. Cela permet d'enrichir les couleurs de l'orchestre et d'aborder un répertoire mettant en valeur les interventions solistes des chefs de pupitres.

Alors que pendant longtemps, ses membres étaient avant tout genevois et issus d'écoles de musiques telles que les Cadets de Genève ou l'Ondine genevoise, ses effectifs se sont étoffés avec des musiciennes et musiciens venus aussi du canton de Vaud ou de France voisine. La société accueille également des instrumentistes actifs dans les organisations internationales. De très locale, l'Harmonie Nautique est désormais un ensemble amateur connu et reconnu dans la région franco-valdo-genevoise et au-delà.

Auteur(s): Koelliker, Laurent, dernière modification 25.03.2026

Fonds

Archives privées de l’Harmonie Nautique, accessibles sur demande.

Bibliographie

Andruet, Francis. Centenaire de l’Harmonie Nautique 1883-1983. Genève: Dumaret & Golay, 1983.

Leuté, Emile. Souvenir du 40e anniversaire de l’Harmonie Nautique, Harmonie Municipale de la Ville de Genève, 1883 – 9 mars – 1923. Genève: Impr. de La Suisse, 1923.

Leuté, Emile. Souvenir du 50e anniversaire de l’Harmonie Nautique, Harmonie Municipale de la Ville de Genève, 1883 – 9 mars – 1933. Genève: C. Pezzotti, 1933.

Panchaud, Jacques. Harmonie nautique de Genève: souvenir du 30e anniversaire; 1883 – 9 mars – 1913. Genève: Impr. de la Tribune de Genève, 1913.

Rebetez, Serge. Le Canotier: journal de l’Harmonie Nautique. Genève, 1985-1993.

Rebetez, Serge. D.F.P. Barton, l’Harmonie Nautique et le Victoria Hall. Genève: Harmonie Nautique, 1994.

Journal et programme officiel de l’Harmonie Nautique. Genève: Harmonie Nautique 1941-1949.

Programme du Centenaire de l’Harmonie Nautique 1883-1983. Genève: Harmonie Nautique, 1983.

Publications

Journal et programme officiel de l’Harmonie Nautique. Genève: Harmonie Nautique 1941-1949.

Programme du Centenaire de l’Harmonie Nautique 1883-1983. Genève: Harmonie Nautique, 1983.

Matériaux

«La Convention passée avec l’Harmonie Nautique est tout à notre avantage…Pendant les Régates Internationales, elle n’a cessé de nous charmer par un répertoire aussi varié qu’habilement exécuté, soit enfin au concert de la Fête vénitienne.»

Rapport annuel de 1883 de la Société Nautique de Genève.

«Nouvelles artistiques: le célèbre compositeur russe Tschaïkowsky (sic) est à Genève depuis deux jours et surveille les répétitions du grand festival qui sera donné demain soir en son honneur. Le maître russe a fait une visite à l’Harmonie nautique, dans son local d’études. Cet excellent corps de musique travaille en ce moment une ouverture de Tschaïkowsky, que l’auteur a mise au point et que les Lyonnais entendront prochainement.»

Journal de Genève, 01.03.1889.

«… les résultats obtenus par l’Harmonie nautique, composée exclusivement de musiciens amateurs, sont merveilleux, et je ne crois pas faire injure à nos voisins genevois en les comparant aux meilleures harmonies françaises et allemandes. Grâce à des études intelligemment dirigées par M. Bonade, leur chef, ces simples ouvriers ferblantiers, couvreurs, horlogers, bijoutiers, etc., sont arrivés dans l’exécution des partitions les plus touffues, à un degré de perfection que je n’ai jamais rencontré chez des amateurs.»

Gustave Doret, in La Gazette de Lausanne, 14.06.1893.

«Pendant mes 42 années de critique, j’ai toujours eu un vrai plaisir à suivre les interprétations si soignées et les programmes si bien composés de notre Harmonie Nautique qui peut être justement fière de ses 60 ans de succès. (…) Bien souvent aussi elle a donné l’occasion à des artistes de valeur de se faire entendre en excellentes conditions.»

Otto Wend, in Journal de l’Harmonie Nautique (1943).

Suggestion de citation

Koelliker, Laurent: "Harmonie Nautique de Genève", in: Dictionnaire de la musique en suisse, Version du: 25.03.2026. En ligne: http://mls-dms.ch/view/harmonie-nautique-de-geneve-z-el. Consulté le 26.03.2026.