Dictionnaire de la
musique en Suisse

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Roesgen-Champion, Marguerite Sara

Compositrice, pianiste, claveciniste

Marguerite Roesgen-Champion, photo: [non id.][s.d.], fonds MRC, bibliothèque du Conservatoire de musique de Genève.

Cantate pour louer Dieu (1964); fonds MRC, bibliothèque du Conservatoire de musique de Genève.

*25.01.1894 à Genève, †30.06.1976 à Hyères (F), originaire de Gimel (VD), protestante, convertie au catholicisme en 1931. Pseudonyme: Jean Delysse. Fille d'Anthony Jean Pierre Roesgen, joaillier, et d'Antoinette Cécile Liodet, pianiste, cantatrice, professeure de chant. ⚭1926 Théodore Julien Champion, philatéliste; le couple a un enfant, Cécile Aubey-Champion (1927-2005).

Marguerite Roesgen grandit dans la moyenne bourgeoisie genevoise, fille unique de parents musiciens et mélomanes. Sa mère, Cécile, née Liodet, est pianiste, cantatrice et professeure de chant. Son père, le joaillier Anthony Roesgen, joue de la flûte et compose en amateur. Elle est initiée à la musique par sa mère. La légende familiale veut que la petite Marguerite reproduisît à quatre ans au piano les mélodies chantées par sa mère.

Une formation genevoise de pointe

Elle suit les cours d’Émile Jaques-Dalcroze pour le solfège, recevant ainsi une base solide et pédagogiquement révolutionnaire, parce qu’adaptée aux enfants. Elle apprend le piano avec sa mère, puis avec Marie Panthès (enseignante, notamment, de Julien-François Zbinden, Johnny Aubert et Isabelle Nef. Après la scolarité obligatoire, Marguerite Roesgen se voue entièrement à la musique. Parallèlement, elle suit à l’Université de Genève des cours de psychologie chez Édouard Claparède et des cours de théologie. Cette formation s’inscrit dans une quête de beauté en art et une quête de Dieu, deux fils rouges qui traversent sa vie. Se formant à la composition avec Otto Barblan et Ernest Bloch, elle appartient à la première génération de musiciennes et de musiciens qui ont obtenu un diplôme professionnalisant du Conservatoire de Genève et reconnu par l’État de Genève. Genève devance ainsi les autres cantons suisses de plusieurs années en reconnaissant les formations musicales professionnelles dès 1911.

Un début de carrière fécond

En 1914, Marguerite Roesgen obtient sa virtuosité de piano au Conservatoire de Genève.

La pièce la plus ancienne connue de sa plume, Au bord des flots bleus, pour voix et piano, dédiée à sa mère, date de 1910, à savoir d’avant ses cours de composition au conservatoire. Son œuvre comportera quelque 300 pièces pour formations instrumentales et vocales, qui couvrent tous les genres, sauf l’opéra: 75 œuvres pour voix et piano, 28 pour orchestre (y compris des concerti avec instrument soliste), 40 pour piano ou clavecin, une centaine pour un à trois instruments (violon, violoncelle, hautbois, saxophone et basson, flûte) et accompagnement, 80 œuvres spirituelles pour voix et accompagnement, six œuvres pour orgue. On compte aussi l’édition d’une quinzaine d’arrangements de musique ancienne.

Bien que son œuvre n’ait encore fait l’objet d’aucune étude et analyse systématique, on peut partir de l’idée que stylistiquement, elle se situe dans la continuité de la mouvance post-romantique. Tonale, sa musique est toujours empreinte de beauté, d’esprit et d’humour. Formellement, on sent, dans ses concerti, une écriture contraponctique sans doute inspirée par son travail de redécouverte de la musique baroque. Les liens qu’elle entretenait avec ses contemporain-e-s demandent eux aussi une étude approfondie afin de mettre en évidence les éventuelles influences réciproques. Il faudra aussi étudier l’évolution de son style pendant le demi-siècle de sa production.

De 1915 à 1926, elle enseigne le piano au Conservatoire de Genève et donne des concerts, en soliste ou en chambriste (p. ex. avec sa mère, avec la violoniste Maggy Breittmeyer ou avec le pianiste Johnny Aubert), interprétant en particulier sa musique et celle de ses collègues. Elle favorise aussi la musique française contemporaine à Genève, en donnant, avec sa mère, la première audition suisse des Chansons de Bilitis de Claude Debussy, qui firent scandale à leur création en 1900 à Paris en raison de leur caractère (homo-)érotique, et de La Chanson d'Ève de Gabriel Fauré, mais aussi des Préludes de Claude Debussy et de Gaspard de la Nuit de Maurice Ravel; entreprise risquée si l’on pense qu’en 1903, Ernest Bloch s’était fait conspuer à Bâle en présentant des œuvres de Claude Debussy en concert. Pour des raisons que nous ignorons, elle obtient une Médaille d’or avec décoration de la Reine de Monténégro pour service rendu à la Croix Rouge serbe et monténégrine (1915).

Une carrière internationale et une approche globale de la musique

À son mariage, en 1926, la musicienne déménage à Paris. Son mari, le philatéliste suisse Théodore Champion, y fait d’excellentes affaires tout en soutenant la carrière de son épouse, qui, fait exceptionnel pour l’époque, gardera son nom de naissance avant son nom d’alliance; le couple sera à l’abri de tout souci matériel. En 1927 naît leur seul enfant, Cécile. Selon certaines sources, qu’il s’agira encore de vérifier, elle enseigne le piano à l’École normale de musique et à l’École française de musique à Paris. Comme interprète, elle est très demandée, notamment sur le clavecin, instrument qu’elle vient de découvrir, dans le sillage de Wanda Landowska. Elle se produit régulièrement à Paris et à Genève, mais aussi en Italie, en Espagne, aux Pays-Bas, seule, comme chambriste ou comme soliste avec les interprètes et les orchestres les plus prestigieux. Elle s’engage en faveur de la musique baroque, que l’on redécouvre peu à peu, mais aussi en faveur de la musique de son temps, et restera fidèle à ses deux instruments, le piano et le clavecin. Chez elle, boulevard Haussmann, elle donne régulièrement des concerts de musique de chambre.

Depuis sa création par Jane Evrard en 1930, Marguerite Roesgen-Champion soutient l’Orchestre féminin de Paris; cet ensemble assure chaque année plusieurs créations, de Joachím Rodrigo, Arthur Honegger, Guy Ropartz, Yvonne Desportes, Maurice Ravel, Florent Schmitt, etc. et six œuvres de Marguerite Roesgen-Champion. En 1940, sous l’Occupation, elle fonde Suite française, une série de concerts qui permet aux meilleurs étudiants et étudiantes du Conservatoire de Paris d’acquérir la pratique de la scène. En 1956, elle sera membre du jury du concours international de musique du Allgemeiner Deutscher Rundfunk, et accordera une bourse à la claveciniste Zuzana Růžičková pour lui permettre d’étudier à Paris; ce projet sera anéanti par les restrictions imposées par le Rideau de fer.

Depuis 1942, Marguerite Roesgen-Champion est régulièrement invitée à évoquer son activité de compositrice dans des émissions de la Radio suisse romande. Stylistiquement, elle évolue avec son siècle: elle est fortement imprégnée par la musique française impressionniste, puis son langage, s’il reste tonal, s’émancipe harmoniquement en devenant plus dissonant. Une analyse approfondie de son œuvre reste à faire, tout comme la comparaison de son écriture avec celle de ses contemporains qui ont composé pour le clavecin, notamment l‘Argovien Peter Mieg.

Après le décès de son mari, en 1954, elle voyage dans les pays où se trouvent les berceaux des religions monothéistes ainsi qu’en Inde. Elle publie deux ouvrages sur les aspects communs des religions monothéistes et donne des conférences à ce sujet, notamment au Lyceum Club de Genève. Elle cherche avant tout à connaître ce qui est commun aux religions. Cette quête spirituelle la conduira dans un couvent catholique en 1962, une expérience qui prendra fin après une année, ne lui apportant pas ce qu’elle espérait. Musicalement, ses réflexions sur les religions culmineront dans la Cantate pour louer Dieu, dont les trois parties sont intitulées respectivement Christianisme, Israël et Islam, basées sur des textes de l’Ancien et du Nouveau Testament et du Coran, une commande du Soroptimist Club d’Utrecht.

Sa carrière d’interprète se concentre d’abord sur Genève. Après son établissement à Paris, elle devient internationale, tout en gardant des liens étroits avec Genève. La découverte du clavecin et son indépendance financière lui permettent de se vouer à un répertoire encore peu connu alors dans le monde occidental: celui de la musique baroque. D’une part, elle arrangera certaines œuvres anciennes et d’autre part, le clavecin lui inspirera des compositions modernes; elle a enrichi de manière substantielle le répertoire moderne pour cet instrument, notamment avec cinq concerti. Les sources lacunaires ne permettent pas, pour l’instant, de reconstituer son parcours d’enseignante à Paris. Elle a eu à cœur d’encourager la relève, jouant par exemple en concert dans les années 1960 et 1970 avec la jeune flûtiste suisse Brigitte Buxtorf. Le goût de la découverte et de la nouveauté ainsi que son sens de la justice l’entraînent à s’engager en faveur des compositeurs de son temps: la musique contemporaine française forme son autre univers musical de prédilection. Bien qu’évoluant dans la haute bourgeoisie parisienne, elle s’engage en faveur des femmes, devenant membre du Soroptimist Club en 1937. Profondément libre et indépendante, elle n’hésite pas à changer de confession religieuse en 1931. Elle joue et compose jusqu’à la fin de sa vie. Elle est décorée des Palmes académiques.

Le talent de Marguerite Roesgen-Champion est reconnu d’emblée au Conservatoire de Genève et dans la presse. Âgée de vingt ans, le Journal de Genève écrit à son propos qu’elle est «une artiste dont l’éloge n’est plus à faire.» (10.03.1914). Elle doit sa notoriété autant à son talent de créatrice qu’à l’engagement en faveur du clavecin et à celui en faveur de la musique de ses contemporains. Une analyse approfondie des comptes-rendus de presse relatifs à ses activités d’interprètes et de compositrice reste à faire. On peut affirmer qu’elle est l’une des personnalités musicales les plus créatives de son temps. Après son décès, son activité et sa musique sont tombées dans l’oubli, avant d’être redécouvertes dans le cadre des activités du Forum musique et femmes suisse (FMF) à partir de 1990 à titre de contributaire clé au patrimoine musical suisse. Marguerite Roesgen-Champion est parmi les premiers musiciens et musiciennes diplômés en Suisse qui ont fait une carrière internationale.

Auteur(s): Minder, Aline, dernière modification 06.03.2026

Fonds

  • Bibliothèque du Conservatoire de musique de Genève [pas d’inventaire systématique].

Bibliographie

  • Billetter, Geneviève. «Marguerite Roesgen-Champion». Dans Les femmes dans la mémoire de Genève: du XVe au XXe siècle, sous la direction d’Erica Deuber Ziegler et Natalia Tikhonov, 202–203. Genève: S. Hurter, 2005.
  • Minder, Aline. «‹Elle ira loin›. Die Schweizer Komponistin Marguerite Roesgen-Champion (1894-1976)». Travail de maturité non publié, 2002.
  • Van der Elst, Nancy. «Hommage à Marguerite Roesgen-Champion (1894-1976)». Revue musicale de Suisse romande 5 (1976): 160-162.
  • Marguerite Roesgen-Champion: claveciniste et compositeur. [extraits de presse], [s.l.]: [s.n.], [1933?]. [fonds MRC, Bibliothèque du Conservatoire de musique de Genève].

Publications

  • Roesgen-Champion, Marguerite. Monothéisme méditerranéen sur la base du Pentateuque: Juifs, chrétiens, musulmans. Genève: Perret-Gentil, 1965.
  • Roesgen-Champion, Marguerite. Le sphinx éternel. [Genève]: Perret-Gentil, 1969.

Extraits égodocuments et témoignages de personnes tierces 

  • «Le clavecin un instrument que j’ai préféré à tous les autres, parce que j’aime infiniment la musique pour attacher ma préférence à un instrument plutôt qu’à un autre. Je n’ai jamais pu me séparer de mon cher piano que j’aime toujours beaucoup. Le clavecin est entré dans ma vie comme une grande fantaisie. Comme, évidemment, j’y ai bien réussi, on m’a étiquetée claveciniste plus peut-être que je l’aurais voulu à l’époque, mais comme cela me permettait de pénétrer davantage dans un domaine que j’aimais énormément, la musique classique ancienne. J’ai pensé qu’il me fallait faire un choix, parce que je n’ai pas le don d’ubiquité, et comme je voulais gagner la composition comme quelque chose d’extrêmement précieux, il m’a fallu choisir entre le piano et le clavecin. Alors j’ai choisi le clavecin, peut-être pas tant pour l’instrument, mais pour la musique qu’il me permettait de prospecter plus avant.» Marguerite Roesgen-Champion interrogée par Yvette Z’Graggen. Radio Suisse romande, 13.01.1957, 00:10:00 - 00:10:56;
  • «Je compose à peu près partout. Je compose en marchant, je compose presque en étant occupée à autre chose, j’ai une très grande facilité et il faut d’ailleurs que je m’en méfie [rires].» Marguerite Roesgen-Champion interrogée par Yvette Z’Graggen. Radio Suisse romande, 13.01.1957, 00:12:50- 00:13:05.
  • «Les lecteurs qui ont connu Marguerite Roesgen-Champion se souviendront d'une femme remarquable. Personnellement, je l'ai connue à partir de 1954, lorsqu'elle eut la gentillesse de m'accompagner au piano dans son cycle Les Géorgiques (d'après Virgile), pendant un cours de chant donné à Paris par Noémie Pérugia, qui d'ailleurs avait créé ce cycle. Elle jouait d'une façon si noble que je pensai: voilà une impératrice du clavier. Son jeu, basé sur une technique solide et virtuose, était svelte et plein d'allant, mais il exprimait aussi un côté espiègle – dans le meilleur sens du mot. Ses observations sur l'interprétation de ses mélodies témoignaient d'une grande délicatesse.» Nancy van der Elst, «Hommage à Marguerite Roesgen-Champion (1894-1976)», Revue musicale de Suisse romande 5 (1976): 160-162.

Catalogue des œuvres 

  • Ugnivenko, Michala, Classification et catalogage du fonds Marguerite Roesgen-Champion du Conservatoire de musique de Genève. Genève: [s.n.], 1999.

Suggestion de citation

Minder, Aline: "Roesgen-Champion, Marguerite Sara", in: Dictionnaire de la musique en suisse, Version du: 06.03.2026. En ligne: http://mls-dms.ch/view/roesgen-champion-marguerite-sara-Cg_s. Consulté le 07.03.2026.