Salle de concert

La pose de la première pierre du Victoria Hall (coll. Harmonie Nautique).
Le Victoria Hall est une salle de concert située rue du Général-Dufour 14 à Genève et inaugurée le 28 novembre 1894. La bâtisse se présente sous la forme d'un parallélépipède rectangle de 55 mètres de long, de 23 mètres de large et de 28 mètres de haut, avec un volume intérieur de 20'000 m3. Elle compte 1850 places assises pour le public. La scène peut accueillir plus de 300 musiciens et choristes.
L'initiative de sa construction revient à Daniel Fitzgerald Packenham Barton, citoyen anglais et consul de Grande-Bretagne à Genève, amateur de musique et de nautisme.
À la fin du XIXe siècle, Genève, tout comme la Suisse, compte très peu de grandes salles de concert. Alors que durant les premières décennies du XVIIIe siècle, la bourgeoisie genevoise se réunissait dans une salle aménagée pour des concerts de musique de chambre au dernier étage de l'Hôtel de Ville (rue de l'Hôtel-de-Ville 2-2bis), aujourd'hui dénommée «Salle Mozart», la création de l'orchestre de la Société de musique de Genève, en 1825, rend nécessaire l'aménagement d'une salle plus grande, capable d'accueillir un petit orchestre symphonique. Ce sera le Casino de Saint-Pierre, à la rue de l'Évêché 3, qui pouvait accueillir 500 à 600 personnes. Une salle qui convient à la musique de chambre et qui compte 400 places sera ensuite aménagée au Conservatoire de Musique, inauguré en 1858. Le Grand-Théâtre, construit en 1879, peut accueillir 1'300 spectateurs pour des spectacles lyriques ou des concerts symphoniques, principalement interprétés à cette époque par l'Orchestre du théâtre. Certaines églises de la ville se prêtent à des concerts pour un répertoire adapté à leur acoustique. La Salle de la Réformation est de bonne qualité, mais elle est réservée exclusivement aux concerts de musique religieuse, tout comme la cathédrale de Saint-Pierre. Enfin, le Bâtiment électoral (1855-1911, à l'emplacement de l'actuelle Uni Dufour) accueille des concerts, mais les conditions laissent à désirer, car telle n'est pas sa vocation première et les mouvements du public créent des perturbations majeures.
La construction d'une grande salle de musique à Genève s'inscrit dans un mouvement commun aux trois plus grandes villes suisses durant le dernier quart du XIXe siècle. Depuis 1876, Bâle dispose du Musiksaal au Stadtcasino, ce dernier étant donc contemporain du Grand-Théâtre de Genève. Quant à la Tonhalle de Zurich, elle sera inaugurée en 1895, un an après le Victoria Hall. Il faut attendre la veille de la Première guerre mondiale pour que Berne se dote de deux véritables salles de concert, l'une au Casino et l'autre au Kursaal.
Membre fondateur de la Société Nautique de Genève et de l'Harmonie Nautique, Daniel Barton souhaite offrir à son orchestre une salle de répétition et doter la Ville de Genève d'une véritable salle de concerts. Il acquiert en 1891 une parcelle dans la zone des anciennes fortifications – à l'angle des rues Bovy-Lysberg et du Général-Dufour – que le plan d'occupation destine spécialement à la construction d'un édifice dévolu à la musique. Barton mandate les architectes John et Marc Camoletti pour la réalisation de l'ouvrage. Ces architectes sont bien connus à Genève pour avoir réalisé le château de Pregny, l'Arsenal et la Poste du Mont-Blanc. Ils ont également participé, sans succès, au concours pour la construction du Palais fédéral.
Les travaux débutent le 9 juin 1891 et la pose de la première pierre a lieu le 18 octobre 1891, un dimanche, ce qui ne manque pas de susciter des protestations, notamment de la part de la Société Internationale pour l'Observation du Dimanche. En novembre 1893, l'Harmonie Nautique prend possession de la salle de répétition du rez-de-chaussée. Les travaux de la salle de concert à l'étage subissent quelques retards et donnent lieu à une chanson parodique dans la Revue composée par Henri Christiné.
La façade est ornée d'une statue monumentale, de Joseph Massarotti, représentant une nymphe s'appuyant sur une harpe. La nudité de la statue déchaîne les passions. Barton menace de détruire le bâtiment si on devait retirer cette statue.
En novembre 1894, la salle est terminée. Elle comprend un parterre et deux galeries supportées par des colonnes de simili-marbre ocre-rouge foncé. Une partie des stucs est recouverte d'or, donnant à l'ensemble un style opulent, mais homogène. Les décors et les toiles marouflées de la salle ont été réalisés par Ernest Biéler, avec notamment des jeunes femmes représentant les instruments de musique et symbolisant les Harmonies terrestres qui s'élèvent vers les Harmonies célestes, le tout marqué par des couleurs vives. Sur la corniche figurent des cartouches avec les noms de compositeurs célèbres à l'époque. Des monogrammes avec les lettres V et H entrelacées, des lyres et d'autres motifs ornementaux complètent la décoration de la salle.
L'éclairage est assuré par 1'200 lampes électriques, composées de 10, 16 et 32 bougies. Sur la façade, deux lampadaires en fer forgé représentent un dragon ailé transpercé par une lance. Un système de chauffage permet de maintenir la température entre 16 et 18 degrés en hiver.
L'orgue provient de la fabrique de Theodor Kuhn à Männedorf (ZH). Il est alors le plus important de Suisse avec 3'356 tuyaux et restera en fonction jusqu'en 1949, où il sera remplacé par l'orgue réalisé par Rudolf Ziegler à Genève. Celui-ci sera détruit par l'incendie de 1984 et sera remplacé par un orgue du facteur néerlandais Jan van den Heuvel en 1993.
Le coût de construction du bâtiment est évalué à 1,8 million de franc-or, une somme considérable pour l'époque (la construction du Grand-Théâtre a coûté 1,2 million vingt ans plus tôt), entièrement financé par Daniel Barton qui lui donne le nom de Victoria Hall, en hommage à la reine Victoria d'Angleterre et en référence à la salle de concert londonienne du Royal Albert Hall, même si les plans des deux édifices n'ont rien en commun.
L'inauguration du Victoria Hall a lieu le 28 novembre 1894 à 20 heures, en présence du conseiller fédéral Eugène Ruffy, mais en l'absence de l'architecte John Camoletti, décédé six mois plus tôt et de Daniel Barton, retenu en Angleterre par la maladie. La cérémonie commence par l'interprétation de l'hymne national suisse, Ô monts indépendants, qui a l'avantage d'avoir la même mélodie que l'hymne national britannique God save the Queen.
L'Harmonie Nautique interprète ensuite plusieurs pièces, dont la troisième symphonie pour orgue et orchestre, composée pour l'occasion et dirigée par son auteur, Charles-Marie Widor.
Alors que le Victoria Hall est une salle de concert privée pendant ses dix premières années, Daniel Barton en fait don à la Ville de Genève qui en devient la propriétaire le 24 juin 1904. Le prix de location à l'origine est de 500 francs par représentation. Actuellement, il se trouve dans une fourchette allant de 3'000 à 20'000 francs selon le type de manifestation.
Le Victoria Hall accueille principalement des concerts, mais il est aussi loué pour des conférences (avec par exemple la présence de Jean Jaurès, Roald Amundsen ou Edouard Herriot), des prêches (notamment du pasteur Frank Thomas) ou encore des cérémonies, comme les promotions civiques ou la prestation de serment des juges prud'hommes.
Parmi les musiciens célèbres qui se sont produits au Victoria Hall durant ses premières années ou qui y ont assisté à des concerts, on peut citer notamment Charles-Marie Widor, Edward Grieg, Edouard Colonne, Vincent d'Indy, Pablo de Sarasate, Karl Reinecke, Ernest Chausson, Eugène Gigout, Camille Saint-Saëns, Ignace Paderewski, Jules Massenet, Pietro Mascagni, Nellie Melba, Richard Strauss, Yvette Guilbert, Pablo Casals ou encore Arthur Rubinstein.
Quelques jalons musicaux marquent la vie du Victoria Hall, avec par exemple le 29 mars 1915, un concert dirigé par Ernest Ansermet avec l'Orchestre du théâtre, puis, le 30 novembre 1918, le premier concert de l'Orchestre de la Suisse Romande (OSR) qui fera du Victoria Hall sa salle de concert de résidence, comptabilisant environ un tiers des manifestations annuelles. En 1947 ont lieu les premiers enregistrements de l'OSR par la maison de disque Decca, toujours sous la direction d'Ansermet.
Le 21 octobre 1949, le nouvel orgue de Rudolf Ziegler est inauguré par Marcel Dupré, organiste de Saint-Sulpice à Paris et par Pierre Segond, titulaire des orgues de la cathédrale de Saint-Pierre, ainsi que par Eric Schmidt, organiste de l'église de Saint-Gervais.
En 1979, un crédit de 6 millions de francs est voté pour rénover la salle et améliorer le système de ventilation. Les travaux se terminent en 1983, mais le public et les artistes ne pourront pas en profiter longtemps.
En effet, le 16 septembre 1984, un incendie d'origine criminelle détruit l'intérieur de la salle, réduisant en cendres les décorations d'Ernest Biéler et faisant fondre les tuyaux de l'orgue. Les autorités de la ville retiennent le principe de reconstruire la salle à l'identique, exception faite des fresques du plafond. Ce nouveau décor est confié à l'artiste genevois Dominique Appia. Il réalise un trompe-l'œil au centre du plafond, en faisant figurer notamment Ernest Ansermet et Claude Ketterer, conseiller administratif de la Ville de Genève chargé de la culture, mais pas Daniel Barton. Quelques fragments des peintures originales préservées de l'incendie sont encore visibles sur les parois des escaliers qui mènent au parterre.
Le nouvel orgue est inauguré le 14 février 1993 par l'OSR sous la direction d'Andrew Litton, avec la participation des organistes Lionel Rogg, Pierre Segond, François Delor et Jean-François Vaucher.
En 2002, une pétition est adressée au Conseil municipal [exécutif de la Ville], afin de doter la salle d'un système de climatisation. Ce sera chose faite après d'importants travaux qui se déroulent pendant toute l'année 2006. Dans la foulée, la scène est entièrement refaite avec quinze podiums modulables en fonction des besoins des orchestres et des chœurs. La régie bénéficie d'un nouveau système de sonorisation et d'éclairage de la salle. Enfin, un rideau acoustique est installé afin de limiter la réverbération de la salle lorsqu'elle est vide.
En 2024, les coulisses s'agrandissent, par fusion du Victoria Hall avec le bâtiment qui donne sur la place du Cirque.
L'OSR se trouvant parfois à l'étroit sur la scène du Victoria Hall, notamment pour interpréter les symphonies qui demandent un effectif élargi. Un projet de Cité de la Musique porté par des mécènes privés voit le jour pour doter Genève d'une nouvelle salle de concert moderne, sur le modèle de l'Elbphilharmonie de Hambourg, rendant incertain l'avenir du Victoria Hall. Le refus de ce projet en votation populaire, le 13 juin 2021, laisse au Victoria Hall sa place de principale salle de concert à Genève.
En plus de cent ans d'histoire, le Victoria Hall a accueilli les plus célèbres solistes et orchestres du monde entier, permettant à Genève de rayonner musicalement. Tout interprète qui découvre la salle de concert pour la première fois reste émerveillé par sa beauté et plus encore par son acoustique remarquable.
Sources et bibliographie
Andruet, Francis. Centenaire de l'Harmonie Nautique 1883-1983. Genève: 1983.
Brookes, Pamela. The consul and "the queen of Geneva": Mr & Mrs Barton of Geneva. [s.l.]: [s.n.], 1977.
Brunier, Isabelle (dir.). Genève, espaces et édifices publics. Les monuments d'art et d'histoire du canton de Genève, t. IV. Berne: Société d'histoire de l'art en Suisse, 2016.
Delor, François. Les orgues du Victoria-Hall: 1894, 1949, 1993. Genève: Ville de Genève, 1993.
Favre, Edouard. Les cultes célébrés au Victoria Hall. Genève: Soc. Générale d'Imprimerie, 1921.
Hudry, François. Le Victoria Hall (1894-1987). Genève: [Ville de Genève, Département des beaux-arts et de la culture], 1987.
Rebetez, Serge. D.F.P. Barton, l'Harmonie Nautique et le Victoria Hall. Genève: [Harmonie nautique], 1994.
Tappolet, Claude. La vie musicale à Genève au XIXe siècle (1814-1919). Genève: Georg, 1972.
Viscardi, Pascal. «Le Victoria Hall, une scène culturelle emblématique de Genève». Immoscope, 07.02.2025.
Victoria Hall, rénovation 2006. Genève: [Ville de Genève], 2007.
«Une intéressante cérémonie a eu lieu hier matin. Il s’agissait de la pose de la première pierre de la belle salle de concert que M. Barton fait construire rue Général Dufour et dont nous avons déjà donné la description. Dans le bloc de granit qui forme l’angle des deux rues Général Dufour et Bovy Lysberg, on avait ménagé une cavité destinée à recevoir une boîte de zinc dans laquelle ont été placés les divers journaux du jour, un parchemin concernant l’historique de la société ainsi que les noms et signatures de tous les sociétaires, et une enveloppe cachetée, déposée par M. Barton, dont le contenu est ignoré. Au fond de l’excavation, se trouve gravée en lettres d’or, l’inscription suivante: J.-D. R. Barton, consul d’Angleterre; J. Camoletti, architecte; J. Olivet, entrepreneur. A neuf heures, l’Harmonie Nautique vient se grouper près du bâtiment, et une fois déposée la boîte renfermant les documents, Mme Barton, armée d’une truelle d’argent, y place le premier ciment. La pierre d’angle est ensuite posée et Mme Barton, tenant un marteau à manche enrubanné, frappe les trois coups traditionnels. MM. Barton et Camoletti font de même. Pendant ce temps, l’Harmonie Nautique jouait le «Rufst Du», écouté la tête découverte par les nombreux assistants.»
«… Rappelé nombre de fois, M. Widor a reçu, en souvenir de cette soirée, une lyre aux couleurs de Genève et de l'Harmonie nautique. C'est à ce moment que des deux extrémités de la première galerie, deux voix se sont élevées en même temps. C'étaient M. William de la Rive et M. Turrettini, conseiller administratif, qui, mus par une même pensée, voulaient tous les deux à la fois se faire les interprètes de l'assemblée et dire toute la gratitude qu'elle ressentait pour l'homme généreux auquel elle était redevable d'une si belle soirée. Après une seconde d'hésitation, les deux orateurs ont pris la parole l'un après l'autre, terminant leur allocution par le cri de Vive Barton! que le public a souligné d'énergiques applaudissements.»
Le Journal de Genève, 8 octobre 1984
«Stupéfaction à Genève: c’est un garçon de 15 ans qui a mis le feu, le 16 septembre dernier, au Victoria Hall. Il a avoué son forfait spontanément à la police, qui l’avait arrêté pour une affaire de drogues. Le garçon a donné des explications très embrouillées sur ses motifs, et semble avoir agi sous l’emprise conjuguée de l’alcool et de médicaments. Il n’avait aucune raison apparente d’en vouloir au Victoria Hall. …Construit entre 1891 et 1894, le Victoria Hall venait d’être rénové extérieurement. Les dégâts sont estimés à un million et demi. Une grande partie de la scène, l’orgue, l’un des plus grands de Suisse, et les peintures du plafond sont irrémédiablement détruits…»
Koelliker, Laurent: "Victoria Hall de Genève", in: Dictionnaire de la musique en suisse, Version du: 24.03.2026. En ligne: http://mls-dms.ch/view/victoria-hall-de-geneve-YvHV. Consulté le 26.03.2026.