Pianiste, compositrice, organiste

Caroline Butini par Firmin Massot (1766-1849), en 1807. Huile sur toile, dimensions inconnues. Propriété privée. Photographie: Monique Bernaz, Genève.
*02.05.1786 à Genève - †17.03.1836 à Pregny-Chambésy, protestante, de Genève, Bienne et Mitlödi (aujourd’hui: GL). Fille de Pierre, médecin, et de Jeanne-Pernette, née Bardin. ⚭1808 Auguste-Jacques Boissier. Le couple a deux enfants: Edmond, botaniste, et Valérie, écrivaine et réformatrice sociale.
Caroline Butini bénéficie d’une éducation soignée, prodiguée essentiellement par sa mère, qui se distingue par ses peintures au pastel, et par son grand-père paternel, le médecin Jean-Antoine Butini (1723-1810). L’enseignement comprend les langues et la musique, mais aussi les sciences naturelles et exactes. On ne sait pas chez qui elle a acquis sa formation musicale; Jean-Jacques Scherrer (1733-1802), organiste au temple de Saint-Pierre, est le maître le plus probable: il enseignait le piano à plusieurs autres jeunes filles genevoises. Les activités musicales de Caroline sont fortement encouragées par son père. Après son mariage, en 1808, sa vie se passe entre Genève (dès 1817: Pregny) en hiver et le manoir de Valeyres-sous-Rances (VD) en été. Le domaine de Valeyres est administré avec clairvoyance par son mari, mélomane et violoniste amateur. Caroline Boissier-Butini administre les ménages, reçoit beaucoup et participe à la vie sociétale genevoise. Elle procure à ses deux enfants une éducation soignée, qui leur permettra de développer à chacun une personnalité autonome. Plusieurs voyages, en Suisse et à l’étranger, agrémentent la vie. En 1818, Caroline Boissier-Butini se rend à Paris et à Londres pour acheter un piano à queue et assister à la vie musicale. La famille Boissier passe l’hiver 1831-1832 à Paris pour parfaire l’éducation des enfants; Edmond suit les cours de la Sorbonne, Valérie prend des leçons de piano avec Franz Liszt. De santé fragile dès 1820 environ, Caroline Boissier-Butini meurt d’un cancer du sein peu avant son 50e anniversaire.
Pianiste, organiste, mais aussi harpiste et cantatrice à ses heures, Caroline Butini participe très jeune aux concerts de la haute bourgeoisie genevoise. À 20 ans, elle craint que cette visibilité ne prétérite sa réputation en vue d’un mariage. Encouragée par son marin elle poursuit et développe sa carrière musicale parallèlement à ses activités d’épouse et de mère. Elle continue de jouer dans les salons genevois et vaudois, ainsi que, à cinq reprises entre 1825 et 1827, dans les concerts de la Société de musique de Genève, dont elle est membre. En 1818, elle se produit avec succès comme pianiste dans les salons musicaux parisiens (chez Ferdinando Paër, Marie Bigot, Friedrich Kalkbrenner, etc.). Elle participe uniquement à des réunions et concerts sur invitation et refuse explicitement de se produire dans des manifestations accessibles moyennant l’achat d’un billet. La pratique du chant semble avoir passé au deuxième plan à partir de 1815 environ, alors qu’auparavant, elle chantait en s’accompagnant elle-même. Entre 1810 et 1817 au moins, elle se consacre à l’orgue, en 1816 elle possède un mélodion et en 1809 une harpe d’éole. Son répertoire va des fugues de Jean-Sébastien Bach aux œuvres en vogue du moment, en passant notamment par Muzio Clementi, Johann Baptist Cramer, Joseph Haydn, Wolfgang Amadeus Mozart, Ludwig van Beethoven, Hélène de Montgeroult, John Field, Marie Bigot et Carl Maria von Weber.
L’œuvre de Caroline Boissier-Butini est celle d’une musicienne qui allie très étroitement composition et interprétation. Toutes les œuvres connues comprennent un instrument à clavier, ce qui permet d’admettre qu’elle a interprété ses propres œuvres. Si aucun maître ou aucune maîtresse de composition n’est connue, nous savons que Caroline Boissier-Butini a travaillé en autodidacte tout au long de sa vie, en étudiant notamment les œuvres «des anciens maîtres»(Bach, Händel, Scarlatti) afin d’aiguiser son sens de l’improvisation. Son catalogue comprend des œuvres destinées à trois types de contextes: des œuvres virtuoses faites pour briller (concerti), des œuvres d’agrément faites pour divertir (divertissements, romances, etc.) et des œuvres dites sérieuses, faites pour inciter à la contemplation et à l’introspection (sonates). Des formations souvent flexibles correspondent aux possibilités particulièrement médiocres du milieu musical genevois, en retard de plusieurs décennies sur les grandes villes suisses jusque vers les années 1870.
Caroline Boissier-Butini a eu la volonté de publier ses concerti et ses sonates en 1818 à Paris; elle a conclu un contrat avec Auguste Leduc et elle a entrepris des démarches à Londres; toutefois, aucune trace de partition publiée ne subsiste. Un document de sa plume a été publié en 1923: les procès-verbaux des leçons que Franz Liszt a données à Valérie Boissier durant l’hiver 1831-1832 à Paris. Ces descriptions ont fait l’objet de nombreuses rééditions et traductions depuis 1923, sous le titre de Liszt pédagogue et sous le nom d’auteure de Mme Auguste Boissier.
Caroline Boissier-Butini a été la première enseignante de piano de sa fille Valérie, qui a atteint un niveau élevé. Elle a été ethnomusicologue avant la lettre en transcrivant à Valeyres-sous-Rances les airs chantés par la population rurale, probablement pour les réutiliser dans ses compositions. Ses connaissances organologiques se manifestent dans les descriptions écrites des quelque 120 pianos qu’elle essaie dans les manufactures de Paris et de Londres au printemps 1818 et qui forment un véritable tour d’horizon de l’état du piano à cette époque.
L’itinéraire musical de Caroline Boissier-Butini est atypique. Nous ne connaissons personne d’autre qui, sans quitter la Suisse, ait produit une œuvre aussi diverse, nombreuse et innovante à cette époque. La citation intégad’airs populaires connus (suisses, irlandais, languedociens, polonais, etc.) et en particulier la citation intégrale du ranz des vaches dans le deuxième mouvement du concerto Suisse constitue sans doute son apport le plus notable à la musique de son temps. En sa qualité de pianiste, elle est dédicataire de l’Introduction & rondo pour le piano forte avec accompagnement de violon obligé et violoncelle ad libitum que lui dédia le musicien yverdonnais Abram François Grandjean (1797-1881), publié chez Schlesinger à Berlin en 1825 ainsi que de La Marziale, Fantasia concertante for the Harp & Flute or Piano-Forte and Flute with Violoncello Accomp.t at lib. par Charles Michael Alexis Sola (1786-1829) publié à Londres.
Les modalités de diffusion des compositions de Caroline Boissier-Butini ne sont pas connues et compte tenu de l’état lacunaire de l’historiographie musicale genevoise, l’émulation dans le milieu musical genevois est elle aussi difficile à retracer; certaines parties d’orchestre ne sont pas autographes, ce qui permet de penser que les concerti ont été recopiés, éventuellement ailleurs que dans son propre environnement. Quant à la disparition de certaines partitions de piano, elle pourrait s’expliquer par le prêt de ces partitions à des tiers qui ne les ont pas rendues. Les témoignages extérieurs des activités musicales de Caroline Boissier-Butini par des personnes qui l’ont côtoyée montrent que son rôle d’actrice et d’animatrice musicale a été reconnu de son vivant. Il est certain qu’elle a joué un rôle de pionnière en s’intéressant de près à la musique populaire et en l’incluant dans ses œuvres.
C’est dans une démarche inspirée par les études genre que Caroline Boissier-Butini et son œuvre commencent à faire l’objet de recherches approfondies et de publications depuis 2004, alors que l’historiographie musicale traditionnelle continue de faire l’ellipse et de sa personne et de sa musique,.
En 2017, une association a été créée pour publier ses œuvres et les faire connaître.
Toutes les œuvres musicales, manuscrites, sont conservées à la Bibliothèque de Genève (Papiers Boissier-Butini, Ms mus 97-109). Les cahiers Ms mus 97 et Ms mus 98 contiennent les voix de piano; les cahiers Ms mus 99 à 108 contiennent les voix des autres instruments: Ms mus 99 = v1; Ms mus 100 = v2; Ms mus 101 = va; Ms mus 102 = vc; Ms mus 103 = clar; Ms mus 104 = bass; Ms mus 105 = horn; Ms mus 106 = horn; Ms mus 107 = fl1 [fl2 manque]; Ms 108 = triangle; Ms 109 = tambourins et triangles.
https://archives.bge-geneve.ch/archives/archives/fonds/BOISSIER_FAMILLE/inventaire/open:all/n:103
«Chez Érard, il y a un grand choix, j’ai joué plus de 20 pianos & d’abord je dois te dire que l’on ne fait presque plus de petits pianos à 2 cordes; on les trouve moins durables, ils deviennent bien vite maigres & sourds comme le mien & auprès de ceux qui ont 3 cordes ils paraissent presque sans voix. (…) je dirai donc que les petits à 2 cordes sont faibles & très vulgaires & que les carrés à 3 cordes sont pour la plupart bons. Nets, brillants, & passablement doux. (…) [Chez Petzold, Paris] (J)e les trouvai tous à peu près semblables pour le degré de perfection. Ils ont un très grand & très beau son qui est dû à une table d’harmonie prolongée dans toute l’étendue du piano, en sorte qu’elle occupe entièrement le dessus du piano qui est plein. Les marteaux sont à échappement selon la nouvelle méthode usitée par Erard dans les grands pianos. Ces instrumens de Petzold sont soignés, ornés & très finis extérieurement; ils ont beaucoup de brillant & d’égalité & assez de netteté; mais tous ont la dernière octave du haut trop sèche & sentant le bois. En résumé je leur trouve un bien plus grand son qu’à ceux de l’Emmé [Lemme] mais infiniment moins de netteté, de perlé & d’agrément. (…) «J’ai couru tous les facteurs [de Londres]; j’ai trouvé chez tous des instrumens beaucoup meilleurs que ceux qui sont sur le continent & après mûres réflexions & après avoir beaucoup consulté je me suis résolue à acheter un Broadwood. La perfection idéale d’un grand piano, net, doux, suave & sonore se trouve entièrement réalisée dans ces instrumens (…). Mr Broadwood & moi avons passé la matinée à choisir sur 40 mon piano.»
Caroline Boissier-Butini, Correspondance II, 03.03., 05.03., 12.04.1818.
«Il [Johann Baptist Cramer] s’est mis au piano, puis m’a demandé de lui jouer, ce que j’ai fait de mon mieux et vraiment bien; il m’a couverte d’éloges, il m’a écoutée en saisissant chaque notte et en applaudissant 20 fois par minute, il m’a dit qu’il n’était pas capable de jouer du piano mieux que moi et que j’étais tout digne d’être enregistrée dans la bande des premiers Professeurs; il me l’a tant répété et m’a tant répété en détail pourquoi et comment je jouais bien que j’ai remonté dans ma propre estime et que j’ai conçu non de l’amour propre mais moins le sentiment de mes forces. Les applaudissements de Cramer sont des patentes de noblesse et depuis que je les ai reçues, il me semble que je suis d’une caste plus relevée dans l’empire de la musique.»
Caroline Boissier-Butini, Observations [Londres, avril 1818].
«Après avoir beaucoup entendu de musique j’en conclus qu’il faut conserver & augmenter la vitesse de mes doigts, mais qu’il faut me jetter dans l’expression & la déclamation, il faut étudier & jouer beaucoup de musique classique, afin de meubler ma tête & de me donner des idées & une manière fixe, que je conserve mon jeu brillant, que je cultive mon goût & ma légèreté, c’est bien; mais je n’aurai acquis mon plein développement que si je m’astreins à réfléchir sur les anciens, qui sont la base de la bonne musique. Je dois aussi régler & mesurer mon jeu, oublier les difficultés & leurs charmes qui ne sont pour moi que dans mon imagination, pour m’abandonner entièrement à toute l’âme dont je suis susceptible, mais à une expression juste, jamais forcée & plutôt contenue. L’expression juste & toute naturelle m’a paru la seule admise par tous les grands talens. Je dois aussi me jeter à corps perdu dans l’harmonie afin de pouvoir improviser & fuguer [= jouer des fugues] de tête, cela me conduira à m’élever & à jouer de l’orgue, deux choses absolument nécessaires.»
Caroline Boissier-Butini, Journal no 42, Londres [avril 1818].
«Ein Concert, das bey Mad. Boissiers de Valeires gegeben ward, erklärte jedermann für das beste seit Jahr und Tag. (…) Sie spielte jenen Abend auch noch einige variierte Romanzen, eben so leer an Gedanken und Gefühl; die eine wurde indes durch den sehr gebildeten Vortrag des jüngeren Herrn Hänsel auf dem begleitenden Horn gehoben. Auch ein Divertissement mit Begleit. der Violin und des V.cells gab sie zu hören; und dies war wol ihr bestes Stück: besonders war das angebrachte variierte Thema recht artig.»
Allgemeine Musikalische Zeitung, 9/1815, 151.
“The Boissiers & Butinis were at the Contesse’s [Golowkine], Mr Bonstetten who is always of these parties, Mad. Butini’s mother, &c, & 3 professional players, Me & Mad de la Motte and M. Bertolini [contrebassiste à l’Orchestre de la Société de musique de Genève]. There was the piano, harp, violoncello & violin which Mr Boissier-Butini played. Mad. Boissier gave us several extempore pieces with an inspiration, a brilliancy, a force, that astonished as it always does, even those who are not accustomed to hear her. M. Bertolini told me that he had been in England & had heard there Cramer, Clementi, Wesley, all the first players, but none equal to her.”
Jane Franklin-Griffin, Journal (1814–1816), 11.01.1816. 20. Ms 248/20, BJ, Scott Polar Research Institute, Cambridge (GB).
„Ein für Fremde ausgezeichnet angenehmes Haus in Genf, ist das der Familie Büttini [Butini]. Büttini ist einer der berühmtesten Aerzte und witzigsten Männer von Genf. Seine sehr gebildete Frau hat mit mütterlicher Zärtlichkeit ihre einzige Tochter zu einer der ausgezeichnetsten Töchter von Genf erzogen. Diese junge liebenswürdige Person ist mit vierzehn Jahren eine der stärksten Klavierspielerinnen, und ihr Vortrag ist äusserst glänzend. Man findet in diesem Hause immer die gewählteste Gesellschaft, und wer Musik liebt und ausübt, macht sich eine Ehre daraus, sein Talent mit dem der liebenswürdigen Caroline zu vereinigen.»
Friederika Brun, Episoden aus Reisen durch das südliche Deutschland, die westliche Schweiz, Genf und Italien (Zürich: Orell, Füssli und Compagnie, 1806), 216.
Irène Minder-Jeanneret: "Boissier-Butini, Caroline", in: Dizionario della musica in Svizzera, Versione del: 25.03.2026. Online: http://mls-dms.ch/view/boissier-butini-caroline-fEKZ. Consultato il 26.03.2026.