Organiste, enseignant, compositeur

Reproduction du manuscrit musical autographe d’Otto Barblan, Festspiel der Calvenfeier, violon 1 (solo), 1899. Kantonsbibliothek Graubünden, Aussenmagazin Münzweg, NL1: E5:27.
*S-chanf (GR) 22.03.1860, †Genève 19.12.1943, protestant, originaire de Vnà (Valsot GR), fils de Floran Barblan, organiste, directeur de chœur et inspecteur scolaire, et de Mengia Pitsch. ⚭Frieda Lanzer (profession inconnue). Père de Florian et Hedwig (professions inconnues). Son oncle Jacob Barblan (1843-1922), enseignant établi à Morges, lui signalera la vacance du poste d’organiste de Saint-Pierre à Genève; la fille de Jacob, Lydia Barblan (1890-1983), qui épousera le compositeur et musicologue polonais Henryk Opieński (1870-1942), sera une cantatrice, cheffe de chœur et compositrice renommée.
Barblan suit une formation d’instituteur à l’école normale de Coire (1875-1878) tout en poursuivant ses études de musique, notamment avec Johann Anton Held (1813-1888) et Robert Grisch (1824-1893), avant d’étudier à la Stuttgarter Musikschule (1878-1885): le piano et l’orgue avec Sigmund Lebert, le piano avec E. Alwens ainsi que la composition et l'orgue avec Immanuel Faisst; ce dernier est cofondateur, en 1859, puis directeur de la Stuttgarter Musikschule, l’actuelle Hochschule für Musik und Darstellende Kunst de Stuttgart. De retour dans les Grisons, Barblan est maître de musique au gymnase cantonal de Coire de 1885 à 1887.
En 1887, il est nommé organiste à la cathédrale Saint-Pierre de Genève, une fonction qu’il occupera jusqu’en 1942, une année avant sa mort; dans ce cadre, il fonde puis dirige le chœur paroissial et le chœur de chambre «Le Petit Chœur». De 1892 à 1938, il est directeur de la Société de chant sacré, prenant la succession d’Hugo de Senger. Il dirige en outre la section Chant de l’Union chrétienne de jeunes gens. Habitant à Genève la plus grande partie de sa vie, il n’en demeurera pas moins attaché à son canton d’origine et participera à la promotion de la langue et de la culture romanches, comme son père et son grand-père avant lui.
De 1887 et jusqu’à sa mort, il est professeur de composition et d'orgue au Conservatoire de Genève. Comme enseignant, il a globalement repris les principes reçus lors de sa formation: une grande méticulosité, un respect absolu du texte. Avec ses élèves d’orgue, il travaille un répertoire exclusif et restreint: les romantiques allemands (Felix Mendelssohn, Josef Rheinberger), César Franck (seul romantique français), Dietrich Buxtehude (qui venait d’être réédité) et un nombre choisi de préludes et de fugues de Johann Sebastian Bach, ignorant les chorals pour orgue de ce dernier. Ses élèves, parmi lesquels Johnny Aubert, Ernest Bloch, Charles Faller, Henri Gagnebin, William Montillet, Gustave Ferrari et Roger Vuataz, devenus enseignants à leur tour, ont opté pour davantage de liberté, d’inventivité et de spontanéité. L’influence d’Émile Jaques-Dalcroze s’y manifeste par la part importante accordée à la spontanéité et à l’improvisation, car Barblan n’enseignait pas l’improvisation, ni ne la pratiquait en concert, contrairement à la plupart de ses collègues français.
Comme compositeur, Barblan adhère à l’Association suisse des musiciens (1900-2017, aujourd’hui: SONART). Dès son installation à Genève, il compose pour l’orgue. En 1895, il est appelé à composer une Ode patriotique pour l’exposition nationale de 1896 à Genève, première d’une série d’œuvres commémoratives. En 1899, le canton des Grisons lui commande un Festspiel, pièce d’un genre typiquement suisse, pour commémorer les 400 ans de la victoire de Calven, une bataille qui renforça l'esprit d'indépendance de la jeune république grisonne; le Vaterlandshymne (hymne à la patrie) qui figure dans ce Calven-Festspiel sera en lice pour servir de nouvel hymne national lors des débats lancés à ce sujet dans les années 1910 et 1930; cette mélodie subsiste au répertoire du carillon de Saint-Pierre à Genève. En 1904, Barblan est appelé à composer la musique du Festspiel commandé à l’occasion du centenaire de la Bündner Kantonsschule (gymnase); d’autres commandes publiques suivront au cours des décennies à venir. Le Calven-Festspiel établit la réputation de Barblan pour des œuvres à grand effectif, si bien que Genève lui commandera à trois reprises des œuvres pour des commémorations de faits historiques: L’Escalade de Genève 1602-1902, Post tenebras lux pour les quatre cents ans de la naissance de Jean Calvin et Restauration de Genève 1813-1913. Les chansons romanches mises en musique par Barblan se maintiennent encore au répertoire des chœurs grisons au XXIe siècle. Si la musique de Barblan a rarement dépassé les frontières de la Suisse, sa Passacaille en fa mineur figure au répertoire de certains organistes.
Titulaire des orgues de Saint-Pierre, il est d’une fiabilité remarquable lors des cultes pendant 55 ans. Organiste concertiste, mais sans avoir acquis de réputation internationale, Barblan joue régulièrement en concert à Saint-Pierre, où il contribue de manière substantielle à faire connaître l’œuvre pour orgue de Jean-Sébastien Bach. Il est à son tour dédicataire d’œuvres de plusieurs de ses contemporains, en Suisse et à l’étranger.
La composition sera pour Barblan une activité de nuit et de vacances, ses nombreux engagements d’interprète, de chef et d’enseignant rendant rares les plages de temps suffisantes pour une activité créatrice suivie. Son œuvre musicale, qui comprend une centaine de pièces, en majorité publiées, comprend essentiellement des pièces liées à ses propres activités musicales: l’orgue ainsi que les formations chorales (mixte, hommes, femmes) avec et sans accompagnement, sur des paroles en romanche, français et allemand. Barblan laisse en outre un quatuor à cordes, un quintette pour cordes et piano et des pièces pour piano. Les interprètes de son époque ont loué et joué sa musique, qu’il s’agisse des pianistes Eugène d’Albert ou Francis Planté ou des organistes – notamment sa Passacaille en fa mineur, que Karl Straube, titulaire des orgues de Saint-Thomas à Leipzig, a jouée dans cette église. Quant à Vincent d’Indy, il a qualifié le Psaume 117 pour chœur double de Barblan de «beau et grandiose morceau de musique polyphonique». Son œuvre musicale culminera en 1919, avec la création de sa Passion selon saint Luc, qui serait la première Passion écrite après celles de Jean-Sébastien Bach.
La personnalité artistique de Barblan est marquée par les styles de Robert Schumann et de Felix Mendelssohn, son maître Grisch ayant été l’élève de ce dernier. Il est resté attaché au style du grand romantisme (Brahms, Bruckner), imperméable aux mouvements novateurs (Stravinsky, Debussy, Ravel, Schönberg, Honegger etc.) qui agitaient le monde musical de son vivant. Comme interprète, il n’a guère étendu son répertoire au-delà des œuvres de Jean-Sébastien Bach, Felix Mendelssohn, César Franck et Josef Rheinberger, ne manifestant que peu d’intérêt pour les compositeurs, anciens ou contemporains, révélés par l’édition à son époque. D’abord réticent face à la musique pour orgue française, il défendra avec conviction les œuvres de César Franck; les éditions Peters l’ont par ailleurs chargé de réviser ces partitions lorsqu’elles sont tombées dans le domaine public.
Barblan fait connaître à Genève l’œuvre de Jean-Sébastien Bach, encore peu répandue, au travers des pages qu’il affectionnait: les grandes pages vocales (Passions, Magnificat, Messe en si, mais pas de cantates ni de messes luthériennes) et une sélection d’œuvres pour orgue, car il n’était pas motivé pour les «intégrales». Il était animé d’un zèle ardent pour propager cette musique dont il se sentait l’apôtre. Une fois le mouvement de diffusion de cette musique installé, son influence a été oubliée, surtout au fur et à mesure de l’évolution des pratiques d’interprétation. Au sein de l’Association des Organistes Protestants Romands, dont il est un cofondateur en 1925 avec Charles Faller, Bernard Reichel et Henri Gagnebin, il s’engage en faveur d’une musique d’église de qualité mais aussi en faveur d’un barème de traitement équitable pour les organistes.
Triplement ancré dans sa ville d’adoption, il y anime la vie musicale pendant plus d’un demi-siècle de sa ténacité et sa persévérance. Il sera nommé en 1937 à la fois docteur honoris causa de l’Université de Genève et citoyen d’honneur du canton de Genève. Il est également membre d’honneur de l’Association suisse des musiciens.
«Enfin voilà papa devant le chœur. Le concert commence. Dès le premier accord, le petit Otto est saisi. Aucun geste du directeur, aucune note ne lui échappent. Il ne peut rien y a voir de plus beau et quand un morceau est terminé, il aimerait se tourner vers les auditeurs et leur dire: ‹C’est mon père›». Otto Barblan, Souvenirs (Genève: Grivet, 1944), 28-29.
«La petite taille d’Otto Barblan, ses petits bras, ses petites mains furent un handicap pour sa carrière de virtuose. C’est à force de travail, de précision, de souplesse et au prix d’un contrôle intense sur toutes ses articulations qu’il donna l’illusion du contraire, c’est à dire de posséder une grande main au bout d’un long bras. Un orgue à 4 claviers eût dépassé la portée efficace de ses bras. Son jeu manuel gouverné par des doigtés de substitution était très legato, correct et d’une propreté exemplaire. Son jeu de pédale basé sur l’alternance de pointes (l’usage des talons étant réservé aux cas exceptionnels) lui imposait des temps modérés d’ailleurs en accord avec sa musicalité tout à fait hostile aux effets d’une virtuosité mécanique.» Roger Vuataz, dans Elisa Perini, Otto Barblan: père de l'école d'orgue de Genève: vie et œuvre (Neuchâtel: éd. de la Baconnière, 1976), 120.
«Comme nous l’admirions, le ‹petit père›, et comme nous le vénérions! Un saint de la musique, a-t-on pu dire. Frêle, immatériel et comme désincarné, par esprit, mais quelle énergie, quelle volonté, quelle endurance se logeaient dans ce corps transparent. Et même quel entêtement chez ce Grison, né à Scanfs en Engadine. Car il possédait le vérité musicale, indiscutable, telle qu’on la lui avait enseignée au Conservatoire de Stuttgart pendant sept ans. Et il disait: ‹Ah! Si César Franck avait pu étudier avec Faisst, que n’aurait-il pas fait!› […] C’était un minutieux. Aucun détail ne lui échappait. En polyphonie, chaque partie devait avoir son phrasé, une respiration plus courte ici que là, un point d’arrêt variable. Que de fois, à la classe, ne nous faisait-il pas répéter le même passage! […] Pourtant, à ses claviers, et en dépit de sa minutie, Barblan emportait la pièce, tant était puissant le souffle qui l’animait. […] Il nous faisait jouer d’assommantes sonates de Rheinberger. Mais je brandis l’étendard de la révolte avec la Fantaisie en ut majeur de Franck. Très réticent, Barblan se laissa convaincre, pour devenir un chaud partisan de l’auteur des Béatitudes, œuvre qu’il dirigea à plusieurs reprises, tout en la faisant durer quelque trente minutes de trop. Car il avait le geste lent. Et puis, disait-il de la Passion selon Saint-Matthieu: ‹je regrette chaque note qui passe›». Henri Gagnebin, «Quelques organistes de moi connus: Otto Barblan», La Tribune de l’orgue, 22 n° 5 (décembre 1970) : 2.
«Vous aviez toutes les qualités qu’il fallait pour devenir le vrai prophète de Bach; comme lui, vous étiez organiste avant tout et savant contrepointiste; comme lui vous étiez soulevé au-dessus de vous-même par un grand idéal et vous aviez l’énergie qu’il fallait pour l’attendre grâce à un effort continu. C’est ainsi que vous nous avez donné des fêtes qui nous ont fait vivre hors de toutes les contingences du moment et du lieu.» Discours d’André Oltramare, doyen de la Faculté des lettres de l’Université de Genève, à l’occasion du décernement à Otto Barblan du grade de docteur honoris causa, cit. dans Otto Barblan, Souvenirs (Genève: Grivet, 1944), 109.
Godel, Didier, Irène Minder-Jeanneret: "Barblan, Otto", in: Dizionario della musica in Svizzera, Versione del: 06.03.2026. Online: http://mls-dms.ch/view/barblan-otto-xd7l. Consultato il 07.03.2026.